Les nouveaux programmes de 2015 séparent enfin clairement le graphisme de l’écriture, rattachant le premier au domaine Agir, Comprendre, S’exprimer avec les activités artistiques. Pourquoi opérer cette distinction ? Quelles conséquences en terme d’apprentissages, de démarche pédagogique ?

  • Graphisme/Dessin/Écriture

Le graphisme, c’est la trace laissée par le geste sur un support, le souvenir d’un mouvement. Il n’est pas toujours intentionnel. Le tout petit observe souvent les premières traces de ses doigts dans sa purée, il manifeste sa surprise avec ses yeux écarquillés et sa joie en voulant faire et refaire. C’est ce que Piaget nomme le jeu fonctionnel. Lorsqu’ils entrent à l’école maternelle à 2 ou 3 ans, les petits enfants ont des expériences graphiques très différentes et donc des besoins différents. C’est pourquoi, il nous faudra adopter une démarche qui parte de leurs possibilités individuelles et porter l’ensemble du groupe vers des apprentissages, c’est-à-dire vers une première maîtrise du geste et de l’espace.

Revenons à la distinction Graphisme/Dessin/Écriture. Le dessin ajoute une dimension symbolique par rapport  au graphisme. Avec le dessin, l’enfant cherche à représenter. Lorsqu’il voit dans ses lignes fermées un bonhomme, il entre dans la représentation, le symbole. Voir ici, l’importance du dessin pour le développement de l’enfant et  une démarche pour s’exprimer et apprendre avec le dessin libre. L’écriture ajoute une dimension sémiotique. Un code très précis avec des formes, une utilisation particulière de l’espace est respectée pour transmettre du sens.

  • Objectifs des activités graphiques

Deux objectifs principaux sont dévolus aux activités graphiques : la maîtrise du geste et la gestion de l’espace. Deux objectifs qui, bien sûr, pourront être utiles pour le dessin et pour l’écriture mais qui ne sauraient être transférés tels quels. En effet, outils, utilisation de l’espace, et gestes seront tout à fait différents. Avec le graphisme, l’enfant va apprendre à maîtriser son geste avec une intention décorative, ce qui est tout à fait différent d’un geste réalisé avec une intention d’écriture. Cependant, l’apprentissage du geste d’écriture s’appuiera sur les compétences en graphisme déjà développées. Faut-il donc obligatoirement, en graphisme décoratif apprendre à tracer des ronds dans le sens inverse des aiguilles d’une montre ? Cela peut préparer le geste d’écriture, mais ce n’est pas obligatoire. Lorsque l’écriture cursive sera introduite, l’enfant sera dans une toute autre démarche d’apprentissage qui lui permettra, s’il lui donne du sens, de prendre des habitudes différentes.

  • Une démarche pédagogique pour le graphisme

En premier lieu, s‘appuyer sur le jeu fonctionnel, la trace spontanée. Le jeune enfant ressent un grand plaisir dans l’action mais ne fait pas spontanément le lien entre le geste et la trace qu’il a produite. Le rôle de l’enseignant est donc d’offrir des occasions de laisser des traces et de faire prendre conscience de ce lien entre le geste et la trace. Présent avec l’élève (l’ATSEM se chargera d’un autre groupe), l’enseignant fait verbaliser par l’élève ou verbalise le geste pour lui s’il n’en est pas encore capable. Il multiplie, pour ses élèves, les situations pédagogiques en variant les supports, les médiums, les outils.  Quelques exemples de variables :

Supports : le format, la forme, le plan du support est un puissant inducteur de geste. Après avoir laissé les élèves explorer de grands formats, l’enseignant peut introduire des supports induisant certains gestes précis qu’il veut provoquer : donner une étroite bande verticale sur plan vertical induira un geste vertical allant du haut vers le bas. Un support rond sur plan horizontal induira plutôt la boucle.  Pour faire varier les gestes, il est intéressant de coller des formes sur le support et de les présenter aux élèves comme des obstacles qui vont orienter le geste. Des lignes verticales des disques, des carrés, des spirales…

Médium : la peinture est un médium privilégié car elle permet l’utilisation d’outils très variés, elle permet d’ajouter des couches après séchage ou de prélever de la matière avant séchage. Les craies sèches, grasses ou à la cire sont très intéressantes car il en existe de gros modules qui peuvent être utilisés tôt dans l’année de PS.

Outils : la main nue est le premier outil. Elle permet une grande variété de traces. Dans un second temps, on privilégiera les gros modules de pinceaux, de craies. Le crayon et le feutre sont utilisés plus tard dans l’année de petite section, lorsque les élèves ont acquis une bonne tenue du crayon ou lorsque l’on peut être très vigilant à leur préhension et les corriger si besoin.

Dans un second temps, on cherchera à reproduire les traces de façon intentionnelle. C’est « l’œil qui dirige la main » (la formule est de Liliane Lurçat et Henri Wallon). À travers des jeux en regroupement, l’enseignant aide les élèves à anticiper les effets de leur action : « comment le camarde a-t-il fait pour faire ce trait vertical (cette boucle, ce rond) ? Montrez-moi le geste ! Nous allons tous le dessiner en l’air ». Puis, grâce à des consignes précises, il va demander à tous les élèves d’expérimenter un même geste : « Nous allons tous faire comme X et nous allons bien regarder ce que nous allons obtenir », « Nous allons tous chercher comment faire pour obtenir la même trace que Y ». L’enseignant est présent dans ces ateliers. Si l’on souhaite garder une trace « lisible », c’est-à-dire une production où la trace demandée est visible, il faut savoir retirer le support avant que l’élève ne l’ait entièrement recouvert. Cependant, il est possible de filmer ou de prendre en photo les élèves pour mettre en évidence le geste, le garder en mémoire, et leur laisser le plaisir de faire et de refaire.

Supports : Au cours de l’année, on fera varier la taille du support du plus grand au plus petit. Avec inducteur du geste (par la forme du support ou la présence d’obstacles), puis sans. Tracer où l’on veut, en évitant une forme, autour d’une forme, partout sur le support…

Outils : Main, outils à empoigner à pleine main (craies, gros pinceaux), outils induisent des gestes (tampons pour tamponner, petites voitures en plastique pour tracer des chemins horizontaux), enfin, outils pour apprendre la préhension à 3 doigts (crayons de couleur gros modules, feutres gros modules).

Production de la classe de PS d’Annie Fugain. Ici les bandes collées à la verticale induisent le geste.

Remarque : et les œuvres d’art dans tout ça ? 

On les proposera après que les élèves aient réalisé leurs propres œuvres pour les rapprocher de celles des artistes. Personnellement, je suis attachée à présenter des œuvres qui puissent faire lien avec les élèves sans dévoyer la démarche de l’artiste. Aussi, je puise souvent mes références dans l’architecture et les arts décoratifs qui utilisent le graphisme pour décorer, sans message symbolique ou sémiotique (comme c’est le cas pour des artistes comme Kandinsky, Paul Klee). Mais les élèves très jeunes sont sensibles à des œuvres qui utilisent la simplicité graphique pour faire vibrer les couleurs (Viallat, Rothko), ou nous emmener dans un monde onirique (Joan Miro).